Pédophilie dans l'Église : rebâtir la confiance

 

 

Qu'a fait l'Église pour lutter contre la pédophilie ? Du 6 au 9 février, le Vatican organise à Rome un symposium sur la pédophilie en présence d'une centaine d'évêques et des meilleurs experts mondiaux. En France, les évêques ont pris de mesure, mais il manque un structure commune.

 

 

 

C'est un sujet de honte pour l'Église sur lequel Benoît XVI a décidé de rompre la loi du silence et demandé au Vatican de mettre cartes sur table. Pour cela ont été conviés à Rome, du 6 au 9 février, une centaine de représentants des conférences épiscopales, 30 supérieurs de congrégation, 50 experts dépêchés par les meilleures universités de la planète...Le thème de ce symposium international sur la pédophilie : «  Vers la guérison et le renouvellement ».

Deux ans après les révélations de crimes pédophiles commis par des prêtres, notamment en Irlande, en Allemagne et en Autriche, l'Église universelle veut envoyer un signal fort à l'opinion.

Près de 11 000 abus allégués aux États-Unis entre 1950 et 2002 ( rapport Jay), 1 795 plaintes aux Pays-Bas pour des faits commis entre 1945 et 1981 ( rapport Deetman)... Mgr Charles Scicluna, chargé au Vatican d'enquêter sur ces affaires, fait quant à lui état de 3 000 accusations traitées par ses services entre 2001 et 2010, pour des crimes commis sur un demi-siècle.

En France, selon les chiffres communiqués par la conférence des évêques de France, sur 20 000 prêtres, 51 étaient mis en examen pour des faits de pédophilie, 9 étaient en prison et 45 avaient accompli leur peine. Soit un prêtre concerné sur 200.

Les conséquences sur le public sont désastreuses. Y compris chez les catholiques, de plus en plus nombreux à prendre leurs distances avec l'institution. L'Église n'est cependant pas restée sans rien faire. Devant la multiplication des affaires et l'incapacité des diocèses concernés à les traiter efficacement, l'impulsion est venue du sommet.

Dès 2001, le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, regroupe toutes les plaintes pour abus sexuel sous son autorité. Il prend alors la mesure du phénomène, au point de dénoncer, en 2005, lors du chemin de Croix au Colisée, les « souillures » dans l'Église.

Benoît XVI imprime sa marque dans la lutte contre la pédophilie

Une fois élu, Benoît XVI imprime aussitôt sa marque. Cela commence par la mise à l'écart du P. Marcial Maciel (1920-2008), le fondateur des Légionnaires du Christ, sur qui de graves soupçons ont pesé durant des années.

Le pape n'hésite pas non plus à s'entretenir avec des victimes. En Australie, à Malte, en Angleterre ou en Allemagne, il rappelle l'impérieux devoir de les rencontrer. Mais ce sont surtout les rebondissements de la crise en Europe - Irlande, Allemagne, Belgique, Autriche, Pays-Bas - qui conduisent Benoît XVI à durcir le ton.

Dans sa Lettre pastorale aux catholiques d'Irlande (mars 2010), le pape redit sa compassion pour les victimes et insiste sur l'obligation faite aux évêques de coopérer avec la justice civile. « Le pardon ne remplace pas la justice », lance-t-il au plus fort de la crise, lors de son déplacement à Fatima, au Portugal.

Dans la foulée, les règles édictées par le Vatican sont renforcées : procédures accélérées pour les cas les plus urgents, allongement de la durée de prescription, assimilation des abus sur handicapés à ceux commis sur des mineurs.

La France n'est pas exempte d'affaires retentissantes. Dernière en date : le procès de Pierre-Étienne Albert, l'ancien chantre de la communauté des Béatitudes. Pourtant, l'Église de France n'a pas encore eu à affronter de scandale de grande ampleur. Il faut dire qu'elle s'est engagée plus tôt que d'autres dans la lutte contre la pédophilie.

L'affaire René Bissey, un prêtre du diocèse de Bayeux condamné en 1998 à dix-huit ans de réclusion pour viol et agressions sexuelles sur mineurs, est passée par là. En 2000, c'est au tour de l'évêque lui-même, Mgr Pierre Pican, d'être condamné - trois mois de prison avec sursis pour non-dénonciation. Cette condamnation agit sur ses confrères comme un électrochoc.

Réunis à Lourdes en 2000, les évêques adoptent une déclaration. « Les prêtres qui se sont rendus coupables d'actes pédophiles doivent répondre de leurs actes devant la justice. » Quant à l'évêque, précise le texte, « il ne peut ni ne veut rester passif, encore moins couvrir des actes délictueux ». Désormais, la coopération avec la justice s'impose dans tous les cas. En 2006, l'évêque de Meaux, Mgr Albert-Marie de Monléon, franchit un cap supplémentaire en se portant partie civile dans le procès d'un prêtre pédophile de son diocèse.

L'Eglise de France, relativement épargnée par les scandales, peut mieux faire...

Entre-temps, l'Église se dote d'un outil à l'usage des éducateurs et des familles. Intitulée Lutter contre la pédophilie , cette brochure conçue par des médecins, juristes et psychologues fait l'objet d'une refonte en 2010. La prise de conscience des évêques est incontestable. L'Église de France, meilleure élève de la classe ? « Peut mieux faire », répondent en substance les experts interrogés.

« Si la prise de conscience des évêques est incontestable, aucune structure commune n'a été créée pour faire face à de nouvelles affaires », pointe Sr Véronique Margron, théologienne moraliste et membre d'un groupe d'experts auprès de la CEF de 2000 à 2005.

Contrairement aux pays voisins qui ont fait le choix d'une commission ou d'un partenariat Église/État pour auditionner les victimes, l'évêque reste l'unique interlocuteur pour les abus commis dans son diocèse.

L'un d'eux, Mgr Bernard-Nicolas Aubertin, archevêque de Tours, tient depuis dix ans un rôle de référent auprès de ses confrères. « La principale difficulté est de se tenir à jour, explique-t-il. Avec le remplacement de 6 à 7 évêques par an, la moitié du corps épiscopal présent lors de nos travaux à Lourdes, en 2000, a déjà été remplacée. »

Suivant les recommandations de la CEF, certains évêques, comme à Soissons ou Valence, ont mis en place une cellule de réaction - un médecin et un juriste - à activer en cas de crise. Mais est-ce suffisant ? Au total, ni protocole centralisé ni numéro spécial à composer pour les victimes, comme il en existe désormais en Allemagne ou en Belgique. « La plupart des personnes abusées par un prêtre ont le sentiment que l'Église se réfugie derrière ses textes et son fonctionnement », rapporte le  P. Stéphane Joulain, religieux chez les Pères Blancs et psychothérapeute.

« Les évêques sont passés du silence total à la transmission pure et simple des affaires à la justice, note Joseph Merlet, sociologue, qui a entrepris un travail d'audition de victimes, prêtres condamnés, évêques et magistrats. Livrées à elles-mêmes, les victimes se sentent abandonnées par l'Église. »

Si la quasi-totalité des évêques coopère aujourd'hui avec la justice, certaines affaires, attestées en privé, peinent encore à sortir. « Un lieu d'écoute bien identifié inciterait davantage de personnes à briser le silence », considère le P. Stéphane Joulain, actuellement en formation au Canada, où l'Église a acquis une grande expérience dans l'accompagnement des victimes.

En France, des discussions sont en cours en vue d'un partenariat entre le Cler, les évêques et le ministère de la Justice pour une meilleure prévention et un suivi plus efficace des victimes. Un pas dans la bonne direction.

Comment agir ? Qui contacter ?  

Jeunes, parents, animateurs, éducateurs ou responsables pédagogiques, vous souhaitez signaler une situation anormale ou préoccupante. 

— Le 119 - Allô enfance en danger (numéro Vert). Service d'accueil téléphonique pour l'enfance en danger. Appel gratuit, professionnels à l'écoute 24 heures sur 24. www.allo119.gouv.fr 
— Si les faits vous paraissent établis, déposez plainte auprès de la police, qui transmet ensuite au parquet. 
— En cas de soupçons, ne restez pas seul avec votre inquiétude. Adressez-vous dans un premier temps au directeur de l'établissement ou à l'évêque. 
— En cas de difficultés persistantes, contactez les services de protection de l'enfance. 
— Rappel de la loi : la non-dénonciation de mauvais traitements ou non-assistance à personne en danger est un délit passible d'emprisonnement.

Pédophilie dans l'Eglise : rebâtir la confiance n°6740

Un dossier de six pages sur la pédophilie dans l'Eglise  dans Pèlerin n°6740 du 2 février 2012. Avec des statistiques et des analyses sur l'ampleur du scandale et les dispositifs mis en place par Benoît XVI, l'Eglise en France et en Belgique.

Le témoignage choc de Lawrence Grech, un maltais de 39 ans, victime d'abus sexuels.

►  Trouvez Pèlerin chez le marchand de journaux le plus proche de chez vous (entrez "Pèlerin" puis votre adresse postale).

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article